26.12.2011

Je gère !

 

S’il est un verbe dont l’usage semble tentaculaire, c’est celui de gérer. Bienvenue dans le monde de la gestion, où l’on gère ses émotions, ses conflits, voire son divorce … Tout semble affaire de bonne procédure, d’approche adéquate, de « know how » dont les spécialistes (souvent autoproclamés) ont décripté pour vous les tenants et aboutissants de la vie pour vous en livrer les recettes éprouvées et vous débarrasser de ses embarras.

« Je gère » : voilà  une expression d’un contrôle revendiqué, d’une rationalité enfin débarrassée d’affects encombrants ou des scories de l’incertitude, pour faire place à la rassurante illusion de maîtrise. Rassurant, car face à tant d’imprévisibilité, d’incertitude d’insécurité, ce « je gère » tel un mantra incantatoire permet d’invoquer ce qui est si douloureusement absent : cette maîtrise bien souvent illusoire maintenue pour préserver notre agentivité.

Pourtant, nous dit le dictionnaire de l’académie de langue française, « on ne peut gérer que des biens matériels ou ce qui peut y être assimilé. L'emploi extensif de ce verbe à d'autres domaines, comme dans « gérer un divorce, une maladie, un échec », etc., est de très mauvaise langue et doit être proscrit ». Me concernant, ce n’est pas tant pour le côté mauvaise usage que je m’engagerais dans cette proscription que pour la négation de la réalité que l’emploi de l’expression opère. Les relations humaines, les drames, les joies, les imprévus nous affectent. Se laisser bousculer par ces affects, se laisser entraîner sans sombrer est parfois l’occasion de découvrir de nouveaux territoirs, de nouvelles perceptions, d’autres perspectives. Pour cela, il s’agit de développer ce que Philips (2009) à partir d’une correspondance de Keats nomme capacité négative, c’est-à-dire la capacité à être « dans l‘incertitude, les mystères, les doutes sans courir avec irritation après le fait et la raison ». Accepter de se sentir parfois perdu, assumer son impuissance à transformer certaines situations, consentir à des embarras plutôt que de s’en cacher et s’en défendre font, à mon avis, partie de l’art de vivre.

C’est pour cela que je me permettrai de vous souhaiter pour la nouvelle année assez de confiance pour admettre votre impuissance, et suffisamment d’assurance pour accepter l’embarras. Et tant pis si vous ne gérez pas !

Belles fêtes !

 

Phillips, A. (2009). Trois capacités négatives. Paris: Editions de l'Olivier.

21.12.2011

Pisa malade de la HEP ?

Récemment dans un courrier des lecteurs, un député a réagi à un article, titrant son billet : « Pisa accuse la HEP » (24heures du 16 décembre 2011). Ses propos étaient d’une simplicité désarmante : les résultats soi-disant mauvais du canton de Vaud à l’enquête Pisa n’avaient qu’une seule et même cause : la pédagogie enseignée à la Haute école pédagogique (HEP). Celle-ci devait se sentir responsable, et la formation assainie.

Examinons de plus près les propos tenus en revenant plus particulièrement sur deux points : premièrement, le courrier mentionné parle des mauvaises performances mesurées par PISA : qu’en est-il vraiment ? Les experts auteurs des rapports PISA considèrent que, du point de vue statistique, une différence de 20 points (sur environ 700 maximum) est peu importante. En se situant à la moyenne suisse pour la lecture, 16 points en dessous pour les maths et 27 points en dessous en sciences, il n’y a certes pas matière à pavoiser, mais il paraît pour le moins abusif de parler de mauvais résultats.

Second point : l’enseignement socioconstructiviste donné à la HEP du canton de Vaud serait responsable de ces résultats. Pour cela, il faudrait comparer les enseignements donnés par exemple à la HEP Valais, qui est le canton romand le mieux placé, et ceux donnés à celle de Lausanne, de manière à véritablement porter un diagnostic éclairé. Eut-il fait ce travail que ce député aurait pu constater que le socioconstructivisme et d’autres théories de l’apprentissage sont abordés dans les deux hautes écoles. Ce ne peut être donc la cause des différences relevées par les tests PISA.

Il reste donc à trouver des facteurs explicatifs aux différences observées. Peut-être faudrait-il chercher du côtés de vraies différences entre cantons : différences culturelles, démographiques et structurelles, touchant à un degré ou un autre l’école, les élèves, ses mission et les relations qu’elle entretient avec les élèves et leurs parents. Pour améliorer l’école, l’analyse et la compréhension paraissent plus intéressantes que l’anathème et la désignation de coupables.

Les défis auxquels font face quotidiennement les enseignants sont multiples et demandent du courage, de la compétence, de l’imagination et de l’engagement. Sans le soutien (qui n’exclut pas le regard critique informé) des parents, mais aussi de toute la population, le travail devient d’autant plus difficile. En contribuant au climat de suspicion vis-à-vis de l’école vaudoise, de ses enseignants et de ses formateurs, l’auteur du courrier incriminé a participé au problème plutôt qu’à sa solution. Dommage.