16.02.2012
L'incompétence a parfois du bon
Il est difficile de progresser vers une solution lorsque les problèmes sont mal posés. Car un mauvais problème implique le plus généralement une mauvaise réponse. Ueli Maurer - et tous ceux qui avec lui ont oeuvré pour l'achat d'un nouvel avion de combat - a posé une mauvaise question : quel avion acheter ? Et la débâcle révélée par le traitement surréaliste du ministre de la Défense permet de revenir à une question nettement plus cruciale : vaut-il la peine de sacrifier plus de 3 milliards pour une trentaine d'avions inutiles ? Rappelons que ces 3 milliards, provenant de vos poches et des miennes, seront soustraits de budgets tels que la formation, la recherche, la santé et les transports.
Il ne s'agit pas de brader notre sécurité. Dans notre monde incertain où le pire reste toujours possible, où les problèmes se révèlent de plus en plus complexes du fait de l'interconnexion et de la mondialisation, il est plus que jamais nécessaire de réfléchir à une politique de sécurité efficace, pertinente et crédible. Et l'achat de nouveaux avions de combat apparaît davantage comme un intrus que comme un atout dans ces réflexions.
Alors, réjouissons-nous de l'incompétence de notre ministre ! À l'insu de son plein gré, il a réussi à saboter une réponse idiote à un faux problème : l'incompétence a parfois du bon !

Une devise Shadock disait : « Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des bêtises que mobiliser sa bêtise sur des choses intelligentes ». Ueli Maurer a réussi le tour de force de mobiliser son incompétence sur des choses insignifiantes. Saisissons cette occasion pour faire avancer les réflexions sur la sécurité, et abandonner ce projet si mal ficelé d'achat d'avions militaires !
07:16 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gripen, udc, ueli, maurer
31.01.2012
Les conflits, c'est la vie
Notre société n'aime guère les conflits : l'harmonie paraît être l'horizon indépassable du bonheur humain. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder les différentes publicités infligées régulièrement aux spectateurs de la télévision ou du cinéma : la magie d'un fromage, d'une chocolaterie, d'un détachant voire d'un plat industriel instaure l'harmonie autour de la table ou sur la place du village. Chacun est heureux, souriant, le paradis sur terre est enfin rétabli, ouf !
Le conflit, lui, fait souvent peur. Son irruption apparaît comme une rupture de la vie naturelle, comme un manque, une tâche, un obstacle à éradiquer ou à fuir, quelque chose qui n'aurait jamais dû être là.
Mais dans la vraie vie, les conflits sont là. De fait, nous n'avons pas le choix entre conflit et harmonie, mais entre conflit et... violence ! Car lorsque les conflits ne peuvent se vivre, ne peuvent s'exprimer, alors la violence guette. En effet, l'harmonie ne laisse pas de place à l'expression de l'altérité, c'est-à-dire de ce qui est autre, différent. La recherche d'harmonie, en niant toute tension, tout conflit, est une négation de celui qui est différent, qui est autre. Elle engendre la violence parce qu'elle fait de ce dernier un obstacle ou une menace. Vouloir supprimer le conflit, c'est nier à l'autre la possibilité d'être différent, d'avoir d'autres projets, une autre compréhension des choses et du monde, et de l'exprimer.
Il revient au sociologue Georg Simmel d'avoir été l'un des premiers à mettre en évidence le rôle positif des conflits. Un conflit, releva-t-il, est une forme de socialisation. Le conflit implique une forme de relation, une forme de reconnaissance, au contraire de l'indifférence ou d'une mise à l'écart. Cependant, pour que le conflit soit constructif, les protagonistes ne doivent pas se voir comme des ennemis à éliminer, mais comme des adversaires à respecter. Cela implique de dissocier les projets, actions et opinions, des personnes qui sont derrière : ne pas identifier la personne à ses actes est un pari parfois difficile, mais qui permet de construire à partir de et avec les conflits.
Cela dit, deux considérations nous font pencher pour accepter les conflits plutôt que rechercher l'harmonie. Premièrement, les tensions peuvent être sources de créativité, de recherche de compréhension mutuelle et de stimulation pour élargir son horizon et trouver de nouvelles solutions, au contraire d'une harmonie obtenue souvent par la négation de l'altérité, des différences, des avis divergents. Deuxièmement, celui qui voudra éliminer les conflits devra faire preuve d'une violence à la hauteur de l'absurdité de ce projet. Comme le relèvent Benasayag et Del Rey dans leur ouvrage « Éloge du conflit », on ne supprimera pas l'anthropophagie en mangeant le dernier anthropophage !
Les conflits sont la vie. Non comme un mal nécessaire, mais comme le ferment même de ce qui fait la variété, la créativité. Osons les conflits, c'est le meilleur antidote à la violence de celui qui n'accepte que ce qui reflète sa propre expression.
Pour poursuivre la réflexion :
Benasayag, M., & Del Rey, A. (2007). Éloge du conflit. Paris : La Découverte.
Simmel, G. (1992). Le conflit. Saulxures : Circé.
21:22 Publié dans Société - People | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : conflit, violence, vivre ensemble, famille
13.01.2012
Restaurer l'autorité ?
Il n'est guère de semaines sans que la presse ou autre média se fasse l'écho d'un appel à rétablir l'autorité ou la discipline à l'école, porté parfois par une nostalgie d'un prétendu âge d'or où l'autorité régnait pour le bien de tous. Que ces appels soient le reflet d'un malaise, cela ne fait guère de doute. Mais à ne pas analyser plus précisément ce malaise, nous courrons le risque de nous précipiter sur des solutions - ou des dérives - aussi attrayantes que vaines. Alors, qu'en est-il de l'autorité ?
Je vous propose ici de partir d'une définition donnée par Hannah Arendt (1954)1. Pour cette philosophe, « l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. L'autorité, d'une part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté [...] S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. ». Cette définition rappelle l'essentiel : c'est un contresens de vouloir " rétablir l'autorité " par une politique de règlements, de sanctions, bref de coercition. Car l'autorité par définition s'impose d'elle-même. L'imposer par la force, c'est paradoxalement affirmer son absence ! Ce qui est la marque de l'autorité, c'est sa capacité à être acceptée comme telle : c'est sa légitimité.
Alors quel est le problème concernant l'école ? Comme toute institution, l'école a subi le choc de la démocratie, mettant à mal les légitimités traditionnelles. Et heureusement ! Que les châtiments corporels ne soient plus acceptés, que l'enseignant ne puisse plus être un despote dans sa classe est assurément un progrès. Mais toute médaille a son revers. La contestation de l'autorité a fragilisé le cadre scolaire, impliquant parfois beaucoup d'énergie de la part des enseignants pour faire face à des situations dérégulées. Les sanctions données lors d'un comportement répréhensible sont parfois contestées par ces mêmes parents qui souhaiteraient plus d'autorité à l'école... Autorité oui, mais pour les autres ! « Mon enfant, lui, a besoin d'être compris dans sa singularité, ses besoins, la situation particulière qu'il traverse », tel est le message souvent entendu par les enseignants.
Si la légitimité scolaire, à la base de l'autorité de l'école, s'est érodée, ce n'est pas seulement à cause de l'idéal démocratique, mais aussi pour d'autres raisons. Premièrement, elle ne représente plus l'accès unique à la connaissance. Elle se trouve ainsi contestée sur sa raison principale d'exister. Deuxièmement, sensée offrir un accès à l'intégration dans une société de plus en plus exigeante, elle peine à assurer cette mission impossible, et est condamnée à décevoir toute une frange de la population dont les aspirations se heurtent à une sélection scolaire perçue comme un obstacle infranchissable. De plus, de multiples changements et réformes, souvent aussi peu lisibles que porteur des améliorations visées, ont mis à mal cette légitimité scolaire.
Toutefois ce n'est pas de cette incantation simpliste du « retour à l'autorité » qu'une amélioration viendra. Rétablir la légitimité de l'école, et donc son autorité ne peut faire l'impasse sur le rétablissement d'une confiance entre société civile et école. Curieusement, il est une dimension dans l'école finlandaise qui a peu été évoquée dans les débats concernant son efficacité : c'est justement la confiance dont jouissent l'école et les enseignants dans cette société. Reconstruire cette confiance est certainement un défi difficile et pourtant incontournable, si l'on veut améliorer l'école. Un défi auquel tant les associations professionnelles d'enseignants, les associations de parents et le département en charge de l'école pourraient mettre une priorité. Il ne s'agit pas d'abord de lancer une campagne de communication, dont les résultats ne sauraient être que superficiels, mais d'entamer une analyse des obstacles identifiés par les uns et les autres. Certes, le chemin est ardu, ne serait-ce que parce que le consensus sur une bonne école manque. Néanmoins, des documents comme « Une éducation pour la Suisse du futur » de l'Académie suisse des sciences2, ou le récent « Livre blanc » du syndicat des enseignants romands »3 pourraient être une base pour lancer le débat, débat que nous appelons de nos vœux.
1. Arendt, H. (1961). Condition de l'homme moderne. Paris: Calmann-Lévy.
2. http://www.akademien-schweiz.ch/fr/dms/F/Publications/Rap...
3. http://www.le-ser.ch/_library/Fichiers_PDF/LB.pdf
Pour poursuivre la réflexion :
Renaut, A. (2004). La fin de l'autorité. Paris: Flammarion.
André, B. (2005). Autorité et pouvoir à l'école. Revue Prismes (3).
15:51 Publié dans Formation | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : école, autorité
04.01.2012
Un monde interconnecté
Notre monde ne peut plus se penser sans les multiples interconnexions qui tissent leur toile à la surface du globe : réseaux financiers, de distributions de biens, énergétiques (électricité, pétrole, gaz), réseau de distribution d’eau, de télécommunications, pour en citer quelques uns. En soi, rien de bien nouveau : dès l’antiquité, les villes se sont construites aux nœuds de réseaux, principalement commerciaux. Mais ce qui est plus récent, c’est l’interconnexion de ces réseaux, qui a fait naître une complexité que plus personne – spécialistes compris – ne maîtrise. Imprévisibilité, vulnérabilité, comportements potentiellement chaotiques en cas de défaillance : ces caractéristiques de l’interconnexion marquent une fragilité grandissante de notre société. Ainsi, le 28 septembre 2003 en Italie, suite à une défaillance du réseau électrique suisse, un black-out géant prive d’électricité toute la péninsule. Le redémarrage est rendu particulièrement problématique, l’opérateur ne pouvant utiliser le réseau de télécommunication… privé lui-même d’électricité !
Sans électricité, plus de télécommunication donc, mais aussi plus d’eau courante (les pompes s’arrêtent elles aussi), plus de chauffage (même les chaudières à mazout ont besoin d’électricité pour fonctionner) ; sans pétrole, les déplacements privés et les transports s’arrêtent, et avec eux le réapprovisionnement des magasins. L’interconnexion des réseaux vitaux s’est fait jour sans avoir été pensée au préalable ni planifiée, rendant difficile d’en prévoir les interactions en cas de dysfonctionnement.
Au sein d’un même réseau, l’extension internationale voire intercontinentale revient certes à mettre en commun les ressources, mais contribue aussi à mutualiser les pannes et les dysfonctionnements, au risque d’un emballement dont les conséquences peuvent prendre rapidement la forme d’une catastrophe : le 4 novembre 2005, une coupure d’électricité au nord de l’Allemagne causa 4 secondes plus tard une panne de courant au Maroc, privant au passage 15 millions de consommateurs d’électricité dans toute l’Europe.
Les réseaux présentent un défi important : nous ne pouvons nous en passer, et ils représentent à la fois la force et la vulnérabilité de notre société (la crise des réseaux financiers est un bon exemple). Si la réaction à une défaillance des multiples réseaux environnants est un sujet d’étude relativement récent, la prise en compte de ces réflexions par le monde politique est un enjeu important pour la sécurité. S’il est difficile d’en faire une priorité lorsque les choses se déroulent à satisfaction, en faire une préoccupation lorsque les problèmes surviennent est bien trop tard. A l’heure où l’on discute l’achat d’avions militaires permettant de contrer une hypothétique menace, il conviendrait de s’interroger si cet argent – le mien, le vôtre – ne serait pas plus utile pour améliorer notre compréhension des fonctionnements des réseaux vitaux pour notre société, et prendre les mesures nécessaires à l’évitement des menaces potentielles qui résulteraient de leurs défaillances.
Bernard André
En Suisse, la chaire de sociologie, en particulier modélisation et simulation de l’EPFZ effectue des recherches entre autres sur la fiabilité des réseaux et leur comportement en cas de défaillance (http://www.soms.ethz.ch/news/index).
16:01 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : réseaux, approvisionnement, sécurité
26.12.2011
Je gère !
S’il est un verbe dont l’usage semble tentaculaire, c’est celui de gérer. Bienvenue dans le monde de la gestion, où l’on gère ses émotions, ses conflits, voire son divorce … Tout semble affaire de bonne procédure, d’approche adéquate, de « know how » dont les spécialistes (souvent autoproclamés) ont décripté pour vous les tenants et aboutissants de la vie pour vous en livrer les recettes éprouvées et vous débarrasser de ses embarras.
« Je gère » : voilà une expression d’un contrôle revendiqué, d’une rationalité enfin débarrassée d’affects encombrants ou des scories de l’incertitude, pour faire place à la rassurante illusion de maîtrise. Rassurant, car face à tant d’imprévisibilité, d’incertitude d’insécurité, ce « je gère » tel un mantra incantatoire permet d’invoquer ce qui est si douloureusement absent : cette maîtrise bien souvent illusoire maintenue pour préserver notre agentivité.
Pourtant, nous dit le dictionnaire de l’académie de langue française, « on ne peut gérer que des biens matériels ou ce qui peut y être assimilé. L'emploi extensif de ce verbe à d'autres domaines, comme dans « gérer un divorce, une maladie, un échec », etc., est de très mauvaise langue et doit être proscrit ». Me concernant, ce n’est pas tant pour le côté mauvaise usage que je m’engagerais dans cette proscription que pour la négation de la réalité que l’emploi de l’expression opère. Les relations humaines, les drames, les joies, les imprévus nous affectent. Se laisser bousculer par ces affects, se laisser entraîner sans sombrer est parfois l’occasion de découvrir de nouveaux territoirs, de nouvelles perceptions, d’autres perspectives. Pour cela, il s’agit de développer ce que Philips (2009) à partir d’une correspondance de Keats nomme capacité négative, c’est-à-dire la capacité à être « dans l‘incertitude, les mystères, les doutes sans courir avec irritation après le fait et la raison ». Accepter de se sentir parfois perdu, assumer son impuissance à transformer certaines situations, consentir à des embarras plutôt que de s’en cacher et s’en défendre font, à mon avis, partie de l’art de vivre.
C’est pour cela que je me permettrai de vous souhaiter pour la nouvelle année assez de confiance pour admettre votre impuissance, et suffisamment d’assurance pour accepter l’embarras. Et tant pis si vous ne gérez pas !
Belles fêtes !
Phillips, A. (2009). Trois capacités négatives. Paris: Editions de l'Olivier.
18:27 Publié dans Formation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : incertitude, embarras, gestion, doute



